Charles, Vasa, Minnesota, 2002 : quand Alec Soth me rappelle pourquoi j’ai choisi la photographie documentaire

Je me souviens de la première fois où j’ai vu cette image. J’étais dans une librairie photo du 11e arrondissement, un samedi pluvieux de novembre, et je feuilletais Sleeping by the Mississippi. Puis j’ai tourné la page. Charles. Debout dans la neige. Et quelque chose s’est bloqué dans ma poitrine.

Je ne connaissais pas Vasa, Minnesota. Je ne savais même pas prononcer ce nom correctement — je l’ai appris plus tard, en écoutant un podcast américain sur la photographie documentaire, le a bref et nasal, typique du Midwest. Mais je connaissais cet homme. Pas lui, évidemment. Ce type barbu avec ses lunettes rondes, sa salopette bleue, ses deux avions miniatures crispés dans ses mains rougies par le froid. Je ne l’avais jamais rencontré. Pourtant, il me rappelait mon oncle paternel, celui qui passait ses dimanches dans le garage à construire des maquettes que personne ne verrait jamais voler. Cette solitude occupée, ce projet secret, cette dignité un peu ridicule — tout était là.

Alec Soth est né en 1969, le même Minnesota dans le sang. Il a photographié Charles en 2002, vers la fin de ses pérégrinations le long du Mississippi entre 1999 et 2002. Trois ans de route, de motels miteux, de rencontres au hasard des petites villes oubliées. Il utilisait un grand-format 8x10, cette caméra encombrante et quasi anachronique qui force le photographe à ralentir, à poser, à devenir presque sculpteur. Le résultat ? Une netteté hallucinante, des détails que l’œil peine à saisir d’un seul coup. Les cristaux de glace sur la barbe de Charles. Les reflets ternis sur les ailes de plastique de ses avions. La texture granuleuse de la salopette, usée jusqu’à la trame. C’est de la photographie documentaire dans ce qu’elle a de plus exigeant : pas de retouche, pas d’artifice, juste la lumière blafarde d’un hiver minnesotan et le temps nécessaire pour que tout s’imprègne.

Ce qui me frappe, chaque fois que je reviens sur cette image — et j’y reviens, c’est devenu une sorte de rituel personnel —, c’est le contraste entre le pathétique et le sublime. Deux avions de pacotille, des jouets d’enfant, tenus par un homme dans la cinquantaine, dans un champ enneigé de nulle part. Ça devrait être risible. Ça ne l’est pas. Soth a trouvé l’angle, la distance, la lumière qui transforment cette scène en quelque chose de proche de l’icône religieuse. Charles tient ses avions comme d’autres tiendraient des hosties. Son regard, derrière les verres épais, ne dit ni la fierté ni la honte. Il dit : je suis là, avec mes trucs, et c’est tout ce que j’ai.

Vasa, Minnesota. J’ai cherché sur Google Maps une fois, parfaitement conscient de l’absurdité. Moins de mille habitants. Une église luthérienne, quelques routes qui se croisent, la plaine blanche à perte de vue. Soth n’a pas choisi ce décor par hasard. Toute la série Sleeping by the Mississippi est une méditation sur l’Amérique rêvée et déçue, ces territoires où le rêve américain s’est épuisé sans bruit, laissant des gens comme Charles avec leurs hobbies et leur dignité intacte. La photographie documentaire, quand elle fonctionne vraiment, ne juge pas. Elle pose des questions qu’elle refuse de résoudre.

J’ai essayé un jour, dans un atelier, de reproduire cette lumière. En hiver, dans la campagne picarde, avec un appareil moyen format. J’ai raté. Évidemment. Parce que je n’étais pas Alec Soth, parce que mon sujet n’était pas Charles, parce que la magie de cette image tient à quelque chose d’inaliénable : la rencontre exacte, au moment exact, avec la personne exacte.

Cette photographie est devenue l’image-signature de Sleeping by the Mississippi. Elle est entrée dans la collection du Minneapolis Institute of Art, ce qui en dit long sur son statut désormais canonique. Mais ce qui me touche, moi, c’est autre chose. C’est que Soth ait osé la prendre. Il a dit quelque part, à propos d’une autre image de la série : « Parfois, les images désagréables, celles qui vous font sentir coupable, sont les meilleures — les plus honnêtes. » Charles est peut-être une image désagréable. Pas pour Charles lui-même — je ne sais pas ce qu’il en pense, s’il est encore vivant, s’il sait qu’il est devenu célèbre. Désagréable pour nous, spectateurs, parce qu’elle nous renvoie notre propre regard, notre propre solitude, nos propres avions miniatures que nous brandissons dans le froid en espérant qu’ils signifient quelque chose.

Je repense souvent à cette librairie du 11e, ce samedi pluvieux. J’aurais pu ne pas ouvrir ce livre. J’aurais pu passer à côté. C’est ça, peut-être, le cœur de la photographie documentaire : ces rencontres fortuites qui deviennent des fixations, des obsessions, des manières de voir le monde. Charles, dans son champ de Vasa, ne sait probablement pas qu’il a changé quelque chose en moi. Mais c’est vrai. Chaque fois que je sors photographier l’hiver, chaque fois que je croise un homme seul avec son étrange projet, je pense à lui. Et je me dis que la photographie, quand elle est vraie, n’est jamais vraiment terminée. Elle continue de travailler en nous, silencieusement, comme la neige qui tombe sur le Minnesota. Retrouvez toutes nos analyses photographiques sur la page d’accueil de Dans l’œil du photographe.