À 25 ans, Bruce Davidson vient d’être accepté chez Magnum, l’agence la plus prestigieuse du photojournalisme. Il est juif, diplômé de Yale, né dans la banlieue chic de Chicago. Et pourtant, durant l’été 1959, il décide de passer ses journées avec les Jokers, un gang d’adolescents irlando-polonais de Park Slope, Brooklyn — un quartier alors pauvre, violent, à des années-lumière de son propre monde.
Je repense souvent à cette série quand je sors mon appareil dans un endroit où je ne suis pas « chez moi ». Il y a ce moment, juste avant de déclencher, où l’on se demande si l’on est un intrus ou un témoin. Davidson, lui, a choisi de rester tout l’été. Pas une visite éclair de journaliste. Une immersion lente, sans jugement, sans article à rendre le lendemain.
Les images sont en noir et blanc, prises au Leica 35 mm, et elles respirent la chaleur moite d’un été new-yorkais. On voit les Jokers traîner dans un candy store enfumé, s’embrasser dans des voitures garées, allumer des cigarettes à 14 ans avec l’assurance de ceux qui ont déjà compris que le monde des adultes ne leur fera aucun cadeau. Les pompadours gominés à la Vaseline, les tatouages faits maison, les regards mi-défi mi-peur : tout est là, intact, soixante ans plus tard.
L’image la plus célèbre de la série montre Cathy O’Neal et Artie Giammarino devant un distributeur de cigarettes, à Coney Island. Cathy a 13 ou 14 ans, les garçons du gang la trouvent « belle comme Brigitte Bardot ». Dans le reflet du distributeur, on devine une autre jeune femme blonde — un détail que je n’avais pas remarqué la première fois, et qui transforme soudain cette photo en une mise en abyme troublante. La suite de l’histoire est moins romantique : Cathy tombera enceinte à 14 ans, épousera Junior Rice — le « plus cool » du gang —, puis divorcera. Junior deviendra dealer d’héroïne. Cathy finira par se suicider au fusil de chasse. Le distributeur de cigarettes, lui, n’a jamais rien raconté de tout ça.
Ce qui me frappe chez Bruce Davidson, c’est qu’il ne moralise jamais. À l’époque, ces gamins étaient ce que l’Amérique prospère des années 50 considérait comme une menace : bagarres aux briques et aux battes de baseball, couteaux, parfois même des « zip guns » artisanaux. Mais Davidson ne photographie ni la violence ni les délits. Il photographie l’attente, l’ennui, les mains qui se frôlent, une cigarette partagée. Il photographie l’avant et l’après, jamais le point de rupture.
Je me souviens avoir lu quelque part que Davidson, à la fin de l’été, avait eu cette phrase : « Je voyais ma propre répression en eux, j’ai commencé à ressentir leur isolement, et même le mien. » C’est exactement ce que je ressens devant ces images. Le photographe cherchait une jeunesse rebelle — il a trouvé un miroir. Et c’est peut-être ça, le vrai travail documentaire : ne pas documenter les autres, mais documenter la distance entre eux et soi, jusqu’à ce qu’elle disparaisse.
Bob Powers, un des membres du gang, a écrit ses mémoires quarante ans plus tard. Il y raconte que beaucoup de Jokers sont morts jeunes — overdoses, suicides, vies brisées avant d’avoir vraiment commencé. Quand je regarde ces photos aujourd’hui, je ne peux pas m’empêcher d’y voir des fantômes. Des adolescents qui posent pour l’éternité sans savoir que l’éternité, pour certains, sera terriblement courte.
Bruce Davidson a continué une carrière immense après Brooklyn Gang — East 100th Street, le mouvement des droits civiques, le métro de New York. Mais cette série de 1959 reste, pour moi, son œuvre la plus pure. Parce qu’on y voit un photographe de 25 ans qui ne sait pas encore tout, qui apprend à regarder en même temps que ses sujets apprennent à lui faire confiance. Et ça, c’est une leçon qu’aucune école de photo n’enseigne.