Diane Arbus et la barmaid au caniche : Quand un photographe célèbre dévoile nos masques
Je ne sais pas pourquoi, mais chaque fois que je regarde cette photographie, mon regard bute d’abord sur le sol. Ce damier noir et blanc, ces carreaux de linoléum usés qui coupent l’image en diagonale comme une mauvaise perspective de débutant. Puis je remonte. La veste léopard. La coiffure. Et enfin, sur la table à sa droite, le caniche.
Diane Arbus (1923-1971) est allée à La Nouvelle-Orléans en 1964. C’était un voyage rare pour elle, presque anormal dans une carrière construite sur les rues de New York et les chambres d’hôtel miteuses du New Jersey. Elle a shooté là-bas. Elle a vu des choses. Et pourtant — c’est ce qui me foudroie — elle n’a tiré qu’une seule photographie de tout ce séjour. Une seule. Lady Bartender at Home with a Souvenir Dog, New Orleans, La., 1964. Le titre alone, avec ses initiales d’État américain et sa virgule administrative, suffit à me faire frissonner. C’est le style Arbus : le ton plat du documentaire appliqué à l’absurde, comme si le Museum of Modern Art allait cataloguer un rêve de fièvre.
La femme est barmaid. Elle est chez elle. Elle porte une veste à motifs léopard qui hurle “personnalité” à dix mètres, et ses cheveux — un bouffant platine, une construction en crinoline capillaire qui domine son crâne comme une meringue menaçante — sont éclairés par le flash direct d’Arbus. Ce flash, je le connais. C’est celui qu’elle utilise pour tout, cette lumière crue qui aplatit les ombres et transforme les visages en surfaces. Ici, il fait quelque chose de très précis : il crée un rapprochement visuel entre sa blondeur décolorée et le caniche en céramique posé sur la table. Les deux brillent. Les deux sont artificiels. Les deux sont des objets de présentation.
Je me demande si elle a choisi cette veste pour la photo. Je me demande si elle s’est coiffée comme ça tous les jours, ou si c’était pour “se faire belle” devant la photographe de New York. Arbus ne nous dit pas. C’est son génie et sa cruauté. Elle photographiait les gens chez eux — dans leurs salons, leurs chambres, leurs cuisines — parce que c’est là que le mensonge de la présentation devient visible. Pas dans la rue, où tout le monde joue un rôle. Chez soi, avec ses objets choisis, ses murs presque nus, son caniche souvenir ramené d’un voyage qu’on a fait ou qu’on aimerait avoir fait.
Le mur derrière elle est quasiment nu. C’est un détail que je n’avais pas remarqué les premières fois, trop distrait par le léopard et le chien. Mais ce mur blanc, austère, sans tableau ni miroir, crée une sorte de vide scénique. C’est comme si la pièce avait été vidée pour le portrait, ou comme si elle n’avait jamais eu les moyens — ou l’envie — de la remplir. La composition est classique, presque de studio : sujet centré, fond neutre, éclairage frontal. Mais chaque élément la subvertit. Le sol en damier qui tangue. La veste de carnaval. Le caniche kitsch. C’est un portrait de la dignité qui résiste à l’absurde, ou de l’absurde qui résiste à la dignité. Je n’arrive pas à trancher.
Arbus disait quelque chose qui me hante quand je regarde cette image : il y a un écart entre ce qu’on veut que les gens sachent de nous, et ce qu’on ne peut pas s’empêcher de révéler. Cette barmaid veut qu’on sache qu’elle est barmaid — la veste, la coiffure, le style. Elle veut qu’on sache qu’elle a un chez-soi, même modeste. Mais ce qu’elle ne peut pas cacher, c’est le rapport entre elle et le caniche. Cette équivalence cruelle que le flash établit entre sa tête et l’objet. C’est là que le voyeurisme d’Arbus devient analytique. Elle ne juge pas. Elle pose la lumière, et la lumière parle.
Cette photographie fait partie de son projet “American Rites, Manners and Customs” — une entreprise impossible, tentaculaire, jamais achevée, où elle traquait les rituels de l’Amérique ordinaire. Les jumeaux, les nains, les transvestis, les familles sur leur pelouse, les barmaids avec leurs chiens en porcelaine. Elle ne photographiait pas les marginaux par charité. Elle photographiait les conventions par leur bord. Ce qui nous effraie dans ses images, c’est souvent la normalité qui persiste au milieu de l’étrangeté. Cette femme est une barmaid ordinaire, dans une maison ordinaire, avec un objet ordinaire. Et pourtant, ensemble, ces éléments forment quelque chose qui déraille.
Je pense à mes propres portraits. À cette fois où j’ai shooté un boulanger dans sa cuisine à 6h du matin, convaincu de capturer l’authenticité du travail, et où j’ai réalisé en développant qu’il avait disposé ses médailles de compétition de baguette comme un autel derrière lui. Il voulait qu’on sache. Il ne pouvait pas s’empêcher. Le portrait, c’est toujours une négociation truquée. Arbus le savait mieux que personne.
Le caniche en céramique, je l’ai vu de près dans une reproduction grand format une fois. Il est blanc, avec des traces de dorure usée. Il a cette patine des objets qu’on touche, qu’on déplace, qu’on oublie puis qu’on retrouve. Ce n’est pas un trophée. C’est un souvenir — un souvenir, avec tout le poids mélancolique du mot. De quel voyage ? De quelle foire ? On ne sait pas. La barmaid non plus, peut-être, plus vraiment. Elle l’a gardé parce qu’il était là, parce qu’il faisait partie du décor de sa vie, comme sa veste et sa coiffure.
Et si le vrai sujet de la photo, c’était ça ? Pas la femme. Pas le chien. Mais l’espace entre les deux. Ce que le flash révèle de leur ressemblance. Ce que le titre mort nous dit de leur équivalence documentaire. Lady Bartender at Home with a Souvenir Dog. Pas “Portrait de”. Pas “Étude de”. Juste une dame, chez elle, avec un objet. Le détachement clinique d’Arbus est une forme d’amour, je crois. Ou du moins d’attention totale. Elle regarde si fort que le sujet devient transparent.
Je ne sais pas si cette barmaid a aimé la photo. Je ne sais pas si elle l’a vue. Arbus ne faisait pas de tirages pour ses sujets, en général. Elle faisait des tirages pour elle, pour ses éditeurs, pour ce musée qui allait devenir le temple de son œuvre. Cette image, unique survivante d’un voyage entier à La Nouvelle-Orléans, porte le poids de tout ce qu’elle a vu et choisi de ne pas montrer. Qu’a-t-elle laissé de côté ? Qu’a-t-elle jugé moins digne, moins complexe, moins Arbus ?
Le damier du sol continue de me travailler. Il fait penser à un échiquier où la barmaid serait à la fois reine et pion. Ou à un plancher de studio photographique, celui qu’on loue à l’heure pour des portraits de famille, sauf qu’ici il est réel, usé, collé sur du béton ou du bois pourri. La fiction du portrait s’effondre dans les détails. C’est ce que j’apprends quand je regarde trop longtemps : la vérité d’une photo n’est jamais dans le sujet. Elle est dans le sol, dans le mur, dans le caniche qu’on a posé là sans y penser et qui, soudain, sous le flash, devient le double de la femme.
Je pourrais conclure sur la compassion d’Arbus, sur sa vision de l’Amérique, sur sa mort prématurée en 1971. Mais ce serait mentir. Ce que je retiens, c’est le carrelage. La veste. La lumière. Et cette certitude que la prochaine fois que je shooterai quelqu’un chez lui, je regarderai les objets sur sa table avec d’autant plus de méfiance. Parce qu’ils parlent. Parce qu’ils trahissent. Parce que, sous le flash, on finit toujours par ressembler à ce qu’on possède.