Je me souviens de la première fois où j’ai vu cette image de Garry Winogrand : une femme blanche et un homme noir, chacun tenant un chimpanzé habillé. Je me souviens surtout de mon malaise immédiat, de cette sensation de regarder quelque chose que je n’avais pas le droit de comprendre tout de suite.
C’est une analyse photo que je propose aujourd’hui, sans prétendre détenir la vérité de l’image. Winogrand lui-même, qui vivait de 1928 à 1984, refusait de livrer les significations de ses photographies.
Ce que je vois dans le cadre, c’est une scène au Central Park Zoo, à New York, en 1967. Deux primates sont tenus comme des enfants, avec leurs petits habits, leurs chaussures et leurs chaussettes. Leurs visages humains me déroutent autant que leurs corps d’animaux.
La composition est franche, sans dramaturgie. Winogrand se tient près, mais pas trop. La lumière est celle d’un dimanche new-yorkais, celle que j’ai moi-même traquée des centaines de fois sans jamais la saisir aussi bien. Le dimanche est le vrai sujet de beaucoup de ses photos.
Son ami Tod Papageorge était présent ce jour-là. Il a raconté plus tard que Winogrand l’avait littéralement poussé pour prendre le cliché. C’est un détail que j’aime : la brutalité physique du geste, la concurrence du street photographer devant le trésor.
Papageorge avait remarqué le couple, mais pas la dimension raciale. C’est Winogrand qui a réagi en premier, comme si son corps photographique avait devancé sa pensée. L’image est née avant la conscience de ce qu’elle montrait.
Je compare ça à mes propres ratés. Je marche dans la rue, je vois une scène, j’hésite, et elle disparaît. Winogrand, lui, ne réfléchissait pas : il poussait. L’instinct du cadre est une discipline que je n’ai pas encore.
Winogrand a écrit cette phrase que je relis chaque mois : « Je photographie pour découvrir à quoi quelque chose ressemblera une fois photographié. » La photographie comme découverte, pas comme illustration d’une idée préconçue.
Et aussi : « La photographie ne concerne pas la chose photographiée. Elle concerne la façon dont cette chose apparaît photographiée. » L’objet importe moins que son apparition devant le film.
Je trouve cette image pourtant plus complexe que ces citations ne le suggèrent. Elle résiste à la lecture purement formelle. On ne peut pas se contenter de parler de grains, de contrastes, de cadrage. Le contenu bouscule la forme.
Hilton Als, écrivain et critique, a écrit une phrase terrible : « Dans la photographie, nous voyons une femme blanche et un homme noir, apparemment un couple, tenant le produit de leur union la plus sacrilège : des singes. » Cette interprétation est choquante, et elle est sans doute voulue comme telle.
Mais quand je regarde l’image, je ne suis pas sûr que Winogrand ait pensé cela. Je ne suis pas sûr qu’il ne l’ait pas pensé non plus. L’ambiguïté est le moteur de la photographie, et peut-être aussi de son pouvoir.
Je remarque que cette image n’a pas été incluse dans le livre The Animals publié en 1969. Winogrand était hésitant. Cela me touche : un photographe capable de tant de provocation formelle pouvait douter devant le sens de son propre travail.
Cette hésitation me semble plus honnête que toutes les certitudes. Elle rappelle que le photographe de rue prend des risques éthiques réels. On ne photographie pas les gens sans les utiliser, ne serait-ce qu’un peu.
L’image est devenue canonique par la suite. Elle figure aujourd’hui dans les collections du MoMA et du Brooklyn Museum. Au MoMA, elle mesure 22,5 × 34 cm en tirage argentique gélatino-bromure.
Dans les années 1960, Winogrand devenait de plus en plus réticent à parler du sens de ses photographies. Il citait Susan Sontag et son essai Against Interpretation. Il préférait parler technique, forme, film.
Je comprends cette envie de fuir le verbal. Mais je crois aussi qu’une image comme celle-ci gagne à être confrontée à nos interprétations, même inconfortables. Le refus de sens est aussi une position politique, qu’il le veuille ou non.
Quand je regarde cette photographie, je me demande ce que les personnes photographiées ont ressenti. Je ne le saurai jamais. C’est peut-être ça, le contrat de la rue : on prend, on ne rend pas.
Je ne sais pas si cette image est une œuvre humaniste, une critique raciale ou une simple trouvaille formelle. Je sais seulement qu’elle me fixe chaque fois. C’est le signe d’une analyse photo réussie, au sens où elle ne se ferme jamais complètement.
Winogrand m’a appris que la meilleure photographie n’explique pas le monde. Elle le rend visible, brut, avec tout son désordre. Et c’est à nous, spectateurs, de supporter le poids de ce que nous y projetons.
Texte signé par un photographe qui marche encore trop lentement et qui, ce matin, a de nouveau laissé passer son image.