La première fois que j’ai vu Sie Kommen de Helmut Newton, c’était dans un livre acheté d’occasion chez un bouquiniste du Quartier Latin. Je l’ai ouvert au milieu, et je suis tombé sur cette double page : à gauche, quatre femmes nues qui marchent vers moi ; à droite, les mêmes quatre femmes, exactement la même pose, la même expression, la même foulée, mais cette fois habillées. Pas habillées n’importe comment : tailleurs-pantalons stricts, chemisiers, talons aiguilles, comme si elles sortaient d’un conseil d’administration pour entrer directement dans l’objectif. J’ai refermé le livre. Je l’ai rouvert. Je l’ai refermé encore. Ce diptyque me mettait mal à l’aise, et je ne savais pas pourquoi.

C’était en novembre 1981, dans les pages de Vogue Paris. Newton a 61 ans. Il est déjà une légende de la photographie de mode, mais il n’a pas encore publié ses Big Nudes, la série qui va le faire basculer du statut de photographe de mode sulfureux à celui d’artiste incontesté. Sie Kommen (« Elles arrivent » en allemand, sa langue natale) est une commande de Vogue. Mais ce que Newton livre dépasse largement le cadre d’un éditorial mode. C’est une expérience de pensée photographique qui pose la question la plus inconfortable de toutes : qu’est-ce qui est le plus érotique — la nudité ou le vêtement ?

Je ne sais pas répondre à cette question, et c’est précisément ce qui fait la force du diptyque. Les quatre femmes nues ne sont pas vulnérables. Elles ne sont pas offertes au regard. Elles avancent, menton relevé, mains sur les hanches ou bras ballants, avec une assurance qui frôle l’arrogance. La seule chose qu’elles portent, ce sont des talons aiguilles — un détail qui, chez Newton, n’est jamais innocent. Le talon transforme la posture. Il cambre le dos, il tend le mollet, il ralentit la marche et la rend plus délibérée. Chez Newton, une femme en talons nus n’est pas déshabillée : elle est armée.

Et puis il y a la version de droite. Les mêmes femmes, les mêmes poses, mais en tailleur. Et c’est là que le vertige commence : elles sont tout aussi intimidantes. Peut-être même plus. Le vêtement ne les protège pas — il les projette. Le tailleur-pantalon, c’est le smoking Yves Saint Laurent que Newton avait déjà immortalisé rue Aubriot en 1975, mais ici poussé à l’extrême : quatre femmes en uniforme de pouvoir, qui vous regardent comme si c’était vous, le spectateur, qui étiez le sujet de la photo.

Ce qui me fascine techniquement, c’est la précision maniaque de la mise en scène. Newton n’a pas shooté les quatre femmes ensemble puis séparément. Chaque pose a été réglée au millimètre, chaque expression reproduite. Le fond blanc du studio — ce fond infini qu’il utilisera systématiquement dans les Big Nudes — ne laisse aucune échappatoire au regard. Pas de décor, pas de contexte, pas de narration. Juste quatre corps, quatre regards, et vous, de l’autre côté de l’image, sommé de choisir votre camp.

Je dois avouer que j’ai longtemps détesté Helmut Newton. Je le trouvais froid, clinique, trop propre. Je préférais la rugosité d’un Daido Moriyama ou l’empathie d’une Dorothea Lange. Mais c’était avant de comprendre que Newton ne photographiait pas des femmes : il photographiait le pouvoir, et la façon dont le pouvoir circule entre celui qui regarde et celui qui est regardé. Dans Sie Kommen, le pouvoir est partout et nulle part. Les modèles ne sont ni des objets ni des victimes. Elles sont en transit, littéralement en train d’arriver — sie kommen — et vous n’avez aucune idée de ce qui va se passer quand elles atteindront le bord du cadre.

En 2019, un tirage original de Sie Kommen s’est vendu chez Phillips pour 1,82 million de dollars. C’est absurde, évidemment. Mais c’est aussi le signe que cette image, quarante ans après sa publication, n’a rien perdu de sa capacité à déstabiliser. Newton est mort en 2004, percuté par une voiture en sortant du parking du Chateau Marmont à Los Angeles — une sortie digne d’un de ses scénarios. Sa femme June Browne, qui photographiait sous le pseudonyme d’Alice Springs, lui a survécu et a veillé sur son héritage jusqu’à sa propre mort en 2021.

Aujourd’hui, je ne déteste plus Newton. Je le respecte, ce qui est peut-être pire. Ses images ne sont pas faites pour être aimées. Elles sont faites pour être regardées en face, sans détourner les yeux. Sie Kommen est l’exemple parfait de cette éthique : un diptyque qui ne répond à aucune question et qui vous oblige à vivre avec l’inconfort de ne pas savoir de quel côté du désir vous vous trouvez.