La première fois que j’ai vu une photographie de la série Theaters de Hiroshi Sugimoto, j’ai cru que le tirage était surexposé. Un écran de cinéma d’un blanc pur, presque nucléaire, au centre d’une salle plongée dans le noir. Des balcons Art déco, des rideaux de velours, des moulures rococo — tout l’appareil architectural du cinéma classique — rendus visibles par cette unique source de lumière, comme si l’écran irradiait le lieu plutôt qu’il ne l’éclairait. J’ai regardé la légende : U.A. Playhouse, Great Neck, New York, 1978. Exposition : la durée totale du film. Et là, j’ai compris que ce que je regardais n’était pas une photographie de cinéma. C’était une photographie du temps lui-même.

Hiroshi Sugimoto est né à Tokyo en 1948. Il étudie d’abord l’économie à l’université Saint Paul, puis traverse la planète pour atterrir à l’Art Center College of Design de Los Angeles, où il obtient un BFA en photographie en 1972. En 1974, il s’installe à New York. C’est là, au Museum of Natural History, qu’il a sa première révélation : en photographiant les dioramas du musée avec une chambre grand format, les animaux empaillés et les décors peints prennent une troublante apparence de vie. La série Dioramas (1976) pose les fondations de toute son œuvre : la photographie n’enregistre pas la réalité, elle la fabrique.

Mais c’est en 1978 que Sugimoto a l’idée qui va le définir. Il se pose une question d’une simplicité désarmante : « Suppose que tu photographies un film entier en une seule exposition ? » La réponse : « Tu obtiens un écran lumineux. » Il installe sa chambre grand format au milieu du balcon d’un cinéma, ouvre l’obturateur au début du film, et ne le referme qu’au générique de fin. Deux heures de lumière comprimées dans un seul négatif 8×10. Sur le tirage final, l’écran est d’un blanc surnaturel — la somme de 172 800 images projetées à 24 par seconde — et les détails architecturaux de la salle émergent de l’obscurité avec une précision de gravure.

Ce qui me bouleverse dans cette série, c’est qu’elle contredit tout ce qu’on croit savoir sur la photographie. Une photo, c’est un instant — 1/250e de seconde, un battement de cil du réel. Sauf que Sugimoto démontre que ce n’est qu’une convention, pas une loi. Une photographie peut durer deux heures. Elle peut contenir un film entier, et ne rien en montrer. L’écran blanc, c’est Citizen Kane, Rashomon, Les 400 coups ou n’importe quel navet — on ne saura jamais. Le contenu du film est absorbé, digéré, réduit à sa trace lumineuse. Ce qui reste, c’est l’architecture du regard : le cadre, l’espace, le dispositif.

Sugimoto a passé plus de quarante ans à photographier des salles de cinéma — palaces Art déco américains, drive-in de banlieue, théâtres à l’italienne, cinémas abandonnés de Detroit. Il y a aussi les opéras italiens photographiés dans les années 2010, où la musique devient silence lumineux. Partout, la même rigueur conceptuelle : chaque image est un contenant, pas un contenu. La salle de cinéma devient une métaphore de la chambre noire, et le spectateur assis dans la salle, une métaphore du spectateur qui regarde la photo.

J’ai essayé de faire quelque chose d’approchant avec un appareil numérique et un trépied bancal dans un cinéma de quartier. Évidemment, ça n’a pas marché. Le capteur a saturé au bout de trente secondes, et j’ai obtenu un rectangle cyan avec des artéfacts de compression. Sugimoto, lui, utilise une chambre grand format du XIXe siècle, des temps de pose qui défient les posemètres, et une maîtrise du noir et blanc argentique qui lui a valu le Hasselblad Award en 2001 — un prix que seuls les géants de la photographie remportent. La technique, chez lui, n’est pas un accessoire : c’est le sujet.

Il y a une filiation japonaise évidente dans cette façon de travailler — la lenteur, la répétition, l’effacement du geste — mais Sugimoto refuse l’étiquette. Il vit entre Tokyo et New York, expose dans les plus grands musées (MoMA, Tate, Met), et poursuit inlassablement la même obsession depuis un demi-siècle : faire voir ce que l’œil ne peut pas percevoir. Les Seascapes, ses horizons de mer et de ciel divisés en deux moitiés égales de gris, sont le prolongement naturel des Theaters : le même geste, la même ascèse, la même absence de narration.

Sugimoto a 78 ans aujourd’hui. Il a reçu le Praemium Imperiale en 2009, il a été fait Officier des Arts et des Lettres, il a conçu son propre musée, l’Odawara Art Foundation. Mais je reviens toujours à cette première image, celle de 1978 au U.A. Playhouse de Great Neck. Un écran blanc, un balcon vide, et l’idée folle qu’on peut photographier le temps — pas l’instant, pas la trace, mais le temps lui-même, dans son épaisseur, sa durée, son écoulement. C’est peut-être ça, la photographie contemporaine : pas une fenêtre sur le monde, mais une machine à mesurer l’éternité.