Le Nu Provençal : quand Willy Ronis offre l’éternité à un instant volé
Je me souviens encore de la première fois où j’ai vu Le Nu Provençal de Willy Ronis. Ce n’était pas dans un musée prestigieux, mais dans un livre d’occasion acheté par hasard, un dimanche pluvieux. Et pourtant, cette image prise un après-midi d’été 1949 à Gordes m’a saisi comme peu de photographies savent le faire. On ne regarde pas cette photo ; on y entre, on y respire la chaleur de la pierre et la lumière du Luberon. Depuis, je reviens sans cesse vers elle, comme on retourne vers un lieu aimé, persuadé qu’il réserve encore quelque secret. Ce que j’ai appris de ce regard photographique de Ronis, c’est que la patience vaut mieux que toutes les techniques.
Willy Ronis lui-même racontait cette rencontre avec une simplicité déconcertante. Il était en train de crépir le plafond de l’étage supérieur, les mains pleines de plâtre, quand il est descendu chercher une truelle. En passant par leur chambre du premier étage, il a trouvé Marie-Anne, sa femme, juste réveillée de sa sieste, penchée sur ce vieux bassin de fer-blanc où elle se lavait le visage. L’eau venait de la fontaine du village, transportée chaque jour dans un fût de cinquante litres sur une brouette. Il a crié : « Reste comme tu es ! » Son Rolleiflex était là, sur une chaise, à portée de main. Quatre déclenchements en moins de deux minutes, et c’est le deuxième cliché qui deviendra son image fétiche, celle qu’il qualifiera de « miracle ». Ce qui me bouleverse, c’est cette idée que la plus belle photo de sa vie lui a été offerte, non pas conquise, mais simplement reçue, dans l’humilité d’un geste quotidien.
Quand j’observe le cadre de l’image, je vois cette maison en ruine qu’ils avaient acquise l’année précédente, sur les conseils du peintre André Lhote. Les pierres craquelées du sol, le crépi écaillé des murs, cette chaise défoncée sur laquelle reposait l’appareil : tout respire la simplicité volontaire d’un couple d’artistes vivant loin du monde. Marie-Anne était peintre, et c’est peut-être cette complicité de regards, cette familiarité avec la forme et la lumière, qui permet cette photographie d’une telle pudeur. Il n’y a aucune posture, aucune mise en scène : seulement une femme dans l’intimité de son corps, et un homme qui la regarde avec l’amour de celui qui sait que la beauté ne demande rien pour exister.
La composition même de l’image m’apprend quelque chose sur mon propre métier. Ronis, qui rêvait adolescent d’être musicien et composait des fugues à la manière de Bach, expliquait souvent sa photographie en termes de contrepoint. Trois plans dans une même image, comme trois voix qui s’entrelacent. Ici, le premier plan est fait de cette lumière qui entre par la fenêtre ouverte, presque tangible, caressant les épaules de Marie-Anne. Le plan moyen, c’est elle, nue, penchée vers le bassin, dans une posture qui évoque à la fois le labeur et la grâce. Et le fond, ces pierres patinées par le temps, cette architecture provençale qui témoigne d’une vie simple. Chaque fois que je tente de structurer une image, je repense à ce principe de contrepoint : comment faire coexister plusieurs histoires dans un seul rectangle, comment offrir au spectateur des chemins pour entrer et pour revenir.
Et puis il y a cette lumière. Cette lumière de l’été provençal qui n’éclaire pas brutalement, mais enveloppe, caresse, sculpte doucement les formes. Je l’ai connue, cette lumière, lors d’un séjour dans le Luberon il y a quelques années. Je me levais tôt, avant que le soleil ne devienne trop ardent, et je photographiais les murs de pierre, les bassins rouillés, les silhouettes des gens dans leurs gestes du matin. Je n’ai jamais réussi à capturer ce que Ronis a saisi ce jour-là, mais j’ai compris que le regard photographique n’est pas une technique, c’est une disponibilité : être là, prêt, quand le monde offre son miracle.
Il y a dans cette image une dimension sacrée que Philippe Sollers, qui a collaboré avec Ronis sur un livre de nus, a bien nommée : « atelier secret de méditation, de poésie, de peinture, de sculpture ». Les nus de Ronis, dans leur extraordinaire naturel, sont sacrés. Pas sacrés au sens religieux, mais sacrés au sens où ils arrachent le corps à la consommation, à la vulgarité, pour le rendre à l’éternité d’un geste. Marie-Anne se lave le visage. C’est tout. Et c’est immense. Quand je montre cette photo à mes élèves, je leur dis toujours la même chose : la grandeur d’une image ne tient pas à son sujet, mais à la profondeur du regard que le photographe pose sur lui.
Willy Ronis est mort en 2009, à quatre-vingt-dix-neuf ans, après avoir vu cette image devenir l’une des plus célèbres du XXe siècle. Elle fut choisie par Edward Steichen pour l’exposition mythique The Family of Man au MoMA en 1955. Elle a parcouru le monde, reproduite sans cesse, et pourtant elle n’a jamais perdu cette qualité première : l’intimité d’un moment volé entre deux êtres qui s’aiment. Je me dis parfois que toute ma carrière de photographe est une longue tentative d’approcher cette simplicité-là, cette grâce offerte à celui qui sait attendre, sans forcer, sans tricher, avec la patience de celui qui sait que le regard photographique doit être mérité avant d’être posé.