Martin Parr — New Brighton, 1983-1986 : quand l’analyse photo dévoile les vacances britanniques

Je me souviens avoir découvert Martin Parr dans une librairie de Bristol, il y a une dizaine d’années. Le livre s’appelait The Last Resort. J’ai ouvert la première page et j’ai ri. Pas un rire moqueur, un rire de surprise. Parce que devant moi, il y avait ma propre enfance rangée dans une valise de plage : le sable gris, les chips dans du papier journal, les enfants en maillot trop petit qui pleurent à côté d’une glace au cornet. Je n’avais jamais vu la photographie documentaire oser ça. Martin Parr prenait le banal et le rendait à la fois grotesque et attendrissant.

À New Brighton, dans la banlieue de Liverpool, il a passé des étés entiers entre 1983 et 1986. Ce n’était pas le Brighton des chichis, avec ses boutiques de seconde main et ses bars à gin. C’était l’autre Brighton, celui du Marine Lake, des frites trempées dans le vinaigre, des familles venues en car depuis Manchester ou Birmingham pour une journée au bord de l’eau froide. Parr a choisi ce lieu comme un anthropologue choisit son terrain. Il voulait montrer ce que le Royaume-Uni n’aimait pas se montrer : sa classe ouvrière en vacances.

Dans l’image qui ouvre la série pour beaucoup, on voit une plage bondée sous un ciel blanc. Des paravents rayés bleu et blanc plantés dans le sable comme des drapeaux. Des femmes en maillot de bain à fleurs, des hommes en chaussettes noires avec des sandales, des enfants qui mangent du pain de mie orange. La couleur est partout, mais ce n’est pas une couleur de carte postale. C’est une couleur épuisée, légèrement délavée, comme si le soleil anglais n’arrivait pas à la rendre heureuse. Parr utilise un flash frontal, doux mais tenace, qui aplatit les ombres et donne aux visages une texture de magazine discount. Ce n’est pas joli. C’est vrai.

Ce qui me fascine, quand je fais cette analyse photo, c’est le temps qu’il met à construire chaque image. On dirait un instantané, mais rien n’est laissé au hasard. Le premier plan est occupé par des détails de consommation : un gobelet en plastique, un sachet de sauce, un bébé qui tient un sandwich. Au milieu, des corps s’empilent sans se toucher. À l’arrière-plan, on devine la mer, grise et sans espoir. Parr superpose trois couches de récit — le corps, l’objet, le paysage — et il les fait entrer en collision. Le résultat ressemble à une satire, mais il n’y a pas de mépris. Il y a de l’affection. C’est ça, le paradoxe de Parr.

On l’a souvent accusé de railler ses sujets. Je ne crois pas. Quand je regarde cette plage de New Brighton, je ne vois pas des gens ridicules. Je vois des gens qui essayent. Ils ont payé leur billet de car, ils ont déballé leurs affaires, ils ont planté leur paravent dans le sable. Ils font de leur mieux avec un ciel qui ne coopère pas et une mer qui refuse de se réchauffer. Leur dignité n’est pas dans la beauté, elle est dans la ténacité. Parr le sait. C’est pourquoi il les rapproche de nous, au lieu de les mettre à distance. Il utilise un objectif grand-angle — un 35mm souvent — qui enfonce le photographe au milieu de la scène. Il n’est pas le touriste sur la digue. Il est dans le sable, près du gobelet renversé.

J’ai essayé de faire des photos comme ça, une fois. À Blackpool, en 2019, avec un X-T3 et un 23mm. Je pensais que c’était une question de couleur et de flash. J’ai raté. Mes images étaient plates, un peu méchantes, sans cette chaleur qui sauve Parr du voyeurisme. Parce que le vrai talent de Parr, ce n’est pas de trouver le grotesque. C’est de trouver le lien entre le grotesque et l’amour. Cette famille qui mange ses frites à quatre heures de l’après-midi, ce n’est pas drôle en soi. Ça le devient quand on comprend que c’est leur seule journée à la mer cette année, et qu’ils ont décidé d’en profiter quand même.

New Brighton, aujourd’hui, a changé. Les frites sont devenues des fish and chips gastro, le front de mer a été rénové. Mais la photographie de Martin Parr reste. Elle reste parce qu’elle dit quelque chose de profond sur la façon dont on se raconte ses propres vacances. On ne retient pas la pluie, le sable mouillé, le gobelet qui s’envole. On retient le soleil, le rire, la glace. Parr fait l’inverse. Il montre ce que l’on oublie. Et en le montrant, il le rend précieux.

Quand je regarde cette image aujourd’hui, je me dis que l’analyse photo n’est pas qu’une affaire de composition, de lumière ou de couleur. C’est une affaire de regard. Le regard de Parr est un regard qui ne juge pas, qui observe. Il ne nous donne pas de leçon sur la société britannique. Il nous donne un miroir. Et dans ce miroir, on reconnaît nos propres dimanches de pluie, nos propres frites un peu trop grasses, nos propres efforts pour être heureux malgré le ciel. C’est ça, peut-être, le plus grand talent de la photographie : transformer l’ordinaire en souvenir, et le souvenir en émotion.