Je me souviens avoir vu un tirage original de cette photo au Philadelphia Museum of Art, dans une salle à peine éclairée où quelques visiteurs silencieux s’attardaient devant des paysages et des natures mortes. Et puis, au milieu de tout ça, cette image. Un mur noir percé de rectangles sombres, et en bas, tout en bas, des silhouettes humaines réduites à l’état de fragments, petites choses pressées qui traversent le cadre sans visage. Paul Strand avait 25 ans quand il a pris cette photo. Il ne savait pas encore qu’il venait d’inventer la photographie moderne.

Ce qui est sidérant dans Wall Street, c’est qu’il n’y a presque rien à voir, et tout à comprendre. Strand s’est posté sur les marches d’un immeuble en face du 23 Wall Street, le bâtiment de la banque J. P. Morgan, un matin de 1915. Il a attendu. Il a attendu que les employés passent devant ces fenêtres gigantesques, et il a déclenché. Le résultat est une composition d’une abstraction radicale : trois immenses rectangles noirs, les ouvertures du bâtiment, occupent les deux tiers supérieurs du cadre. En bas, une fine bande de trottoir traversée par de minuscules figures humaines, floues, anonymes, écrasées par l’architecture. Ce n’est pas une photo de Wall Street. C’est une photo sur le pouvoir, sur la petitesse, sur ce que ça fait d’être un corps dans une ville qui ne vous voit pas.

Quand Strand apporte ses tirages à Alfred Stieglitz en 1916, le vieux maître de la galerie 291 comprend immédiatement. Stieglitz avait passé vingt ans à défendre le pictorialisme, ces photos floues et douces qui imitaient la peinture pour se faire accepter comme art. Et voilà qu’un jeune homme de 25 ans débarque avec des images d’une netteté tranchante, des contrastes violents, une géométrie qui ne doit rien à personne. Stieglitz lui consacre un numéro entier de Camera Work et expose ses tirages à la 291. La straight photography venait de naître.

Ce qui me fascine techniquement, c’est le procédé au platine-palladium que Strand utilisait alors. Un tirage contact à partir d’un négatif grand format, probablement un 8×10 pouces. Le platine donne ces noirs profonds, presque veloutés, et une gamme de gris qui semble infinie. Mais ce n’est pas la technique qui fait la photo. C’est le choix du cadre. Strand aurait pu reculer, inclure plus de ciel, plus de rue, donner un contexte. Il a fait exactement l’inverse : il a écrasé le bâtiment contre les bords du cadre, ne laissant aucune échappatoire. Les fenêtres de la banque deviennent des trous noirs qui avalent la lumière du matin. Les passants, ces silhouettes chapeautées au col relevé, sont réduits à l’état de signes graphiques. On ne voit pas leurs visages. On ne voit que leur mouvement, leur hâte, leur insignifiance dans cette géométrie implacable.

Je ne peux pas regarder Wall Street sans penser à ce que Strand dira plus tard, en parlant de cette période new-yorkaise : « Je voulais capturer une sorte de mouvement qui soit à la fois abstrait et contrôlé. » Cette phrase contient toute la tension du modernisme. Abstrait et contrôlé. La rigueur formelle et la vie qui déborde, le cadre qui discipline et le chaos qui résiste. C’est exactement ce qu’on voit dans l’image : des rectangles parfaitement nets et des corps flous qui les traversent sans jamais s’y fondre.

Le plus troublant, c’est que Paul Strand n’a jamais renié cette image, mais il ne l’a jamais répétée non plus. Il aurait pu en faire une signature : le photographe des architectures écrasantes et des silhouettes anonymes. Au lieu de ça, il est parti au Mexique en 1932 pour filmer les pêcheurs de Veracruz. Puis en France pour photographier un jeune paysan charentais dont le regard brûle de colère. Puis en Égypte, au Ghana, en Italie. Il est devenu un photographe « total », pour reprendre le mot de Clément Chéroux, quelqu’un pour qui la forme et l’engagement politique ne sont pas deux pôles séparés mais une seule et même exigence.

Et pourtant, à chaque fois que je retombe sur Wall Street, je me dis que tout est déjà là. Tout ce que Strand fera pendant soixante ans de carrière est déjà en germe dans cette image de 1915. La géométrie rigoureuse, la dignité des anonymes, le refus du spectaculaire, l’engagement viscéral dans le réel. Il y a des photos qui ouvrent des portes. Celle-ci a ouvert un siècle.