Je n’ai jamais vraiment aimé la photographie de mode. Trop de paillettes, trop de mensonges, trop de Photoshop — des femmes réduites à des cintres de luxe sur lesquels on accroche des vêtements hors de prix. Et puis j’ai découvert Peter Lindbergh, et j’ai compris que j’avais tort. Ou plutôt, j’ai compris que la photographie de mode n’était pas condamnée au mensonge. Qu’elle pouvait être vraie. Peter Lindbergh a passé quarante ans à le prouver.

L’image qui a tout changé est née sur une plage de Santa Monica, en 1988. Peter Lindbergh a 44 ans. C’est un Allemand de Duisburg, fils d’un représentant en confiseries, qui a étudié la peinture à l’Académie des Beaux-Arts de Berlin avant de se tourner vers la photographie. Il travaille déjà pour Vogue, mais il n’en peut plus des images qu’on lui demande de produire — des femmes trop coiffées, trop maquillées, trop parfaites pour être vraies. Un jour, il le dit à Alexander Liberman, le directeur éditorial de Condé Nast : « Je ne peux pas me reconnaître dans ces femmes-là. » Liberman lui lance un défi : montre-moi ce que tu veux photographier. Peter Lindbergh embarque six mannequins — Estelle Lefébure, Karen Alexander, Rachel Williams, Linda Evangelista, Tatjana Patitz et Christy Turlington — et les emmène sur la plage de Santa Monica. En chemise blanche. Sans maquillage. Sans coiffeur. Sans rien.

Ce qui sort de cette journée est une image qui ne ressemble à rien de ce que la mode avait produit jusqu’alors. Six jeunes femmes en chemise blanche trop grande, pieds nus dans le sable, qui rient. Pas une ne regarde l’objectif comme un modèle regarde un photographe. Elles se regardent entre elles, elles se tiennent par la taille, elles ont l’air d’être en vacances. Peter Lindbergh n’a pas composé une image de mode. Il a capturé un moment. La chemise blanche — ce vêtement qui ne coûte rien, qui n’a pas de marque, qui n’est même pas repassé — devient l’uniforme d’une révolution silencieuse.

Liberman et Grace Mirabella, la rédactrice en chef du Vogue américain de l’époque, rejettent les photos. Elles sont trop simples, trop brutes, pas assez « mode ». Les tirages finissent dans un tiroir. Ils y seraient restés si Anna Wintour n’avait pas débarqué au magazine quelques mois plus tard. La légende raconte qu’elle a ouvert le tiroir, regardé les images de Peter Lindbergh, et su immédiatement. C’est avec lui qu’elle fera la couverture de son premier numéro, en novembre 1988 — Michaela Bercu en pull Christian Lacroix et jean délavé, souriant les yeux mi-clos. Cette couverture, aujourd’hui mythique, doit tout à cette journée sur la plage de Santa Monica.

Ce qui me frappe le plus, quand je regarde ces images aujourd’hui, c’est à quel point elles sont simples. Il n’y a pas de décor, pas d’éclairage sophistiqué, pas de retouche. Peter Lindbergh a toujours refusé Photoshop — « le crime », disait-il, « c’est que les photographes sont poussés à shooter avec un câble relié à l’appareil et un écran au milieu du studio. La relation avec le modèle est tuée ». Lui travaillait au Rolleiflex, en argentique, en noir et blanc, seul avec son sujet. Il ne savait pas si l’image était bonne avant d’avoir développé le film. Cette incertitude, cette lenteur, cette intimité — c’est ça qui se voit dans ses photos. C’est ce que le numérique a tué.

La photographie de mode, pour Peter Lindbergh, n’était pas une question de vêtements. C’était une question de vérité. Il ne photographiait pas des mannequins. Il photographiait des femmes — avec leurs rides, leurs cernes, leurs sourires asymétriques, leur fatigue. « Quand je travaillais avec Peter, confiait Nadja Auermann, je pensais : il veut vraiment me voir, moi. » C’est peut-être la plus belle définition du portrait photographique que j’aie jamais lue.

White Shirts a eu une descendance immense. George Michael a vu l’image, a casté les mêmes mannequins pour le clip de Freedom! ‘90. Gianni Versace les a fait défiler en playback sur cette chanson. Les « supers » — Linda, Naomi, Cindy, Christy, Tatjana — sont devenues plus célèbres que les vêtements qu’elles portaient. Mais l’ADN de tout ça, l’étincelle originelle, c’est cette image de 1988. Six femmes en chemise blanche sur une plage. Rien de plus. Rien de moins.

Peter Lindbergh est mort en septembre 2019, à 74 ans. Jusqu’au bout, il a refusé les moniteurs, les câbles, les retouches. Jusqu’au bout, il a cru que la beauté n’a pas besoin de mensonge. Je pense à lui chaque fois que je vois une photo de mode trop parfaite, trop lisse, trop propre. Et je me dis qu’il avait raison.