Je ne sais pas si c’est le regard ou la cigarette qui m’a saisi en premier. Probablement les deux en même temps, comme un coup de poing qui arrive avant qu’on ait compris d’où il venait. La petite Jessie Mann, six ans, les épaules nues dans une robe d’été à fines bretelles, un bâton de sucre blanc entre l’index et le majeur, et ce regard. Ce regard qui ne demande rien, n’explique rien, ne s’excuse de rien. Un regard d’adulte dans un visage d’enfant, un défi silencieux jeté à l’objectif et à tout ce qu’il représente. Sally Mann a passé sa vie à photographier ses enfants, et c’est peut-être cette image, plus que toutes les autres, qui contient le mystère entier de son œuvre.
Candy Cigarette a été prise en 1989 sur la propriété familiale des Mann, dans la campagne de Virginie. Une ferme, une rivière, des étés moites, des enfants qui courent pieds nus, qui se baignent, qui jouent, qui se blessent, qui grandissent. Sally Mann utilisait une chambre 8×10 — ce grand boîtier en bois qu’on pose sur un trépied, ce drap noir sous lequel on glisse la tête, ces temps de pose qui durent, ce geste lent et cérémonial qui est l’opposé absolu de la photographie spontanée. Et pourtant, ce qu’elle captait était la spontanéité même : des moments d’enfance suspendus dans le gélatino-bromure d’argent, un grain riche, des noirs profonds, une lumière qui semble appartenir au XIXe siècle plutôt qu’à la fin du XXe.
Ce qui me fascine dans cette image, c’est l’ambiguïté radicale qu’elle fabrique. Jessie tient une cigarette. Mais pas une vraie : une cigarette en sucre, un bonbon, un jeu. Et pourtant, la pose est celle d’une adulte qui fume — le poignet légèrement tourné vers l’extérieur, le menton relevé, la bouche entrouverte comme si elle allait expirer une volute de fumée qui ne viendra jamais. Tout dans cette image est double : l’enfance et l’âge adulte, l’innocence et la provocation, le jeu et la menace. Sally Mann ne choisit pas entre ces lectures. Elle les maintient toutes ensemble, en tension, comme une corde qui vibrerait sans jamais casser.
La controverse qui a entouré Immediate Family est l’une des plus violentes de l’histoire de la photographie. Le livre, publié en 1992 par Aperture, rassemble soixante-cinq portraits des trois enfants de Sally Mann — Virginia, Jessie et Emmett — pris entre 1984 et 1991. Treize images montrent de la nudité. Trois montrent des blessures. Certains critiques ont accusé Mann de sexualiser ses enfants. Des militants ont brûlé le livre. Un groupe appelé Save the Children a réclamé son retrait. Un procès pour pornographie a été évoqué. Mann, elle, a répondu avec une phrase qui me semble la plus juste : « Je pense que la sexualité infantile est un oxymore. » Elle photographiait ce qu’elle voyait, ce que toute mère voit : des enfants qui vivent, qui tombent, qui saignent, qui jouent à être grands.
J’ai repensé à Candy Cigarette l’autre jour en feuilletant mes propres photos de famille. Ma fille, quatre ans, une paire de lunettes de soleil trop grandes sur le nez, les mains sur les hanches, une expression de défi absolu. J’avais déclenché sans réfléchir, attrapé au vol ce moment où elle jouait à être une autre — plus grande, plus dure, plus libre. Et en regardant l’image, j’ai ressenti exactement ce que Sally Mann devait ressentir devant ses négatifs : ce vertige étrange de reconnaître son enfant et de ne pas le reconnaître en même temps. Ce moment où l’enfant vous échappe, où il devient quelqu’un que vous ne contrôlez plus, quelqu’un qui a déjà un monde intérieur inaccessible. La photographie est peut-être le seul médium capable de capturer ça — cette distance soudaine dans la proximité la plus totale.
Les enfants Mann avaient leur mot à dire sur les images publiées. Virginia a refusé qu’une photo d’elle urinant figure dans le livre. Emmett a dit non à une image où il avait des chaussettes sur les mains. Ce qui les inquiétait, selon Sally Mann, ce n’était pas la nudité — c’était de passer pour des « geeks ». C’est un détail qui change tout, je trouve. Les enfants n’étaient pas des sujets passifs. Ils participaient, collaboraient, posaient, refusaient. Jessie elle-même disait : « Je sais ce que ma mère aime parfois, alors je le lui montre. » Collaborateurs, pas victimes. Acteurs de leur propre représentation, pas objets d’un regard prédateur.
Aujourd’hui, Sally Mann a soixante-quinze ans et son œuvre a largement dépassé Immediate Family. Elle a photographié les paysages du Sud — ces mêmes terres de Virginie, de Géorgie, du Mississippi — avec une chambre noire ambulante et le procédé au collodion humide, ce geste du XIXe siècle qui produit des images voilées, imparfaites, traversées de coulures et de stries. Elle a documenté la décomposition des corps à la ferme de cadavres de Knoxville. Elle a exploré l’héritage racial du Sud dans Deep South. Mais pour moi, tout commence et tout finit avec cette petite fille au bâton de sucre et au regard d’acier. Sally Mann a eu le courage de regarder ses enfants comme des êtres complets — ni anges, ni poupées, ni propriétés — et de nous tendre le résultat sans baisser les yeux. C’est cela, le vrai scandale. Pas la nudité. Le courage.