Saul Leiter — Foot on El, 1954 : Quand le regard photographique se pose sur un détail

Je me souviens de la première fois où j’ai vu Foot on El de Saul Leiter. C’était dans une librairie berlinoise, l’hiver 2012, entre trois cartes postales et un livre épuisé intitulé Early Color. J’ai cru à une erreur. Cette image n’était pas une peinture de Bonnard — c’était une photographie, prise dans le métro aérien de New York, et pourtant, la composition, les tons voilés, le détail apparemment anodin : tout respirait la peinture intimiste.

Saul Leiter est né en 1923 à Pittsburgh. Il est arrivé à New York dans les années 1940 pour devenir peintre. Il voulait être un artiste, pas un photographe. C’est cette formation de peintre — son goût pour Bonnard, Vuillard, les Nabis — qui a façonné ce regard photographique unique. Leiter ne photographiait pas la ville ; il photographiait la peinture que la ville devenait sous son objectif.

Foot on El, 1954, est l’exemple parfait de cette alchimie. Le cadre est presque entièrement occupé par l’intérieur d’une rame du métro aérien — ces trains surélevés qui traversent Brooklyn et le Queens. Au premier plan, un siège en bois sombre avec une assise en tissu beige, usé, légèrement déformé par des années de voyageurs. À droite, sur le bord du siège, repose un pied. Un pied chaussé d’un mocassin noir, avec une chaussette ou un pantalon blanc. Rien d’autre. Pas de visage, pas de corps entier, pas de contexte narratif. Juste un pied, un siège, et la lumière tamisée du wagon.

Ce qui me frappe chaque fois que je reviens sur cette image, c’est la lenteur du regard qu’elle exige. On ne peut pas la consommer en un clic. Il faut s’arrêter, accepter le détail, laisser l’œil glisser sur le tissu beige, le bois sombre, le cuir noir du mocassin. Leiter disait : « Je pense que des choses mystérieuses se passent dans des lieux familiers. » Il ne cherchait pas l’exotique. Il photographiait son quotidien, l’East Village, dans un rayon de quatre pâtés de maisons. Le mystère n’est pas dans le monde ; il est dans la façon dont on le regarde.

Techniquement, Foot on El est une épreuve chromogène, aujourd’hui conservée dans les archives de la Saul Leiter Foundation. Leiter utilisait du film bon marché, souvent du Kodachrome, avec une sensibilité lente qui le forçait à travailler différemment des photographes de rue classiques. Pas de fraction de seconde décisive à la Cartier-Bresson. Pas de noir et blanc dramatique. À la place : des tons voilés, des surfaces floues, des détails qui filtrent la réalité. Son regard photographique est un regard à travers des filtres — et ces filtres sont le sujet.

Pendant quarante ans, Leiter a été oublié. Il avait exposé au MoMA dans les années 1950, publié dans Harper’s Bazaar et Life, mais il n’avait pas de « projet ». Seulement des images. Des milliers de diapositives enfermées dans des boîtes, empilées dans son appartement de New York. C’est Margit Erb qui a organisé ce chaos, trouvé l’éditeur Steidl, et permis la sortie de Early Color en 2006. À quatre-vingt-trois ans, Leiter est devenu soudainement célèbre. Il est mort en 2013, un an après cette redécouverte tardive.

Quand je regarde Foot on El aujourd’hui, je pense à la pratique photographique. À ces moments où l’on est dans le métro, le bus, le train, et où l’on hésite à lever l’appareil. Leiter n’a pas hésité. Il a vu dans le détail une opportunité de composition. Le pied n’est pas un sujet anodin ; il est le personnage. Le siège en tissu beige n’est pas un décor ; il est le tableau. Le wagon n’est pas un cadre ; il est le monde entier, réduit à cette fraction de seconde où un pied s’est posé, un jour de 1954, dans l’œil d’un photographe qui croyait qu’on l’oublierait.

C’est peut-être cela, le regard photographique au sens le plus fort : la capacité à transformer le banal en choix esthétique. Leiter ne dominait pas la rue. Il ne la traquait pas. Il se laissait filtrer par elle. Et dans ce filtrage, dans cette fragmentation, dans cette acceptation de ne pas tout voir, il a trouvé une forme de beauté que la peinture seule n’aurait pas pu atteindre — parce qu’elle est indexée, parce qu’elle a eu lieu, parce qu’un pied chaussé d’un mocassin noir est réellement venu se reposer là, un jour de 1954, dans l’œil d’un photographe qui croyait qu’on l’oublierait. Retrouvez toutes nos analyses photographiques sur la page d’accueil de Dans l’œil du photographe.