J’ai longtemps pensé que la photographie contemporaine était trop sérieuse. Trop de concepts, trop d’explications, pas assez de chair. Et puis j’ai découvert Sophie Calle, et tout a basculé. Voilà une femme qui n’a jamais mis les pieds dans une école d’art, qui appelle ses projets des « jeux privés », et qui a pourtant inventé une manière de faire de la photographie que personne n’avait imaginée avant elle. Sophie Calle ne photographie pas le monde. Elle le traque. Elle le suit. Elle s’y perd. Et c’est dans cette perte qu’elle trouve ses images les plus troublantes.

Nous sommes en janvier 1980. Sophie Calle a 27 ans. Elle vient de rentrer à Paris après sept années d’errance à travers la Chine, les États-Unis, le Mexique — sept ans à ne rien faire de particulier, sinon regarder, noter, accumuler des histoires. Depuis quelques mois, elle s’est donné une règle du jeu : suivre des inconnus dans la rue. « Pour le plaisir de les suivre, écrit-elle, pas parce qu’ils m’intéressaient particulièrement. » Un jour, elle suit un homme, le perd dans la foule. Le soir même, le hasard — ce hasard que Sophie Calle provoque avec une obstination méthodique — le lui fait rencontrer lors d’un vernissage. Il s’appelle Henri B. Il lui annonce qu’il part bientôt pour Venise. La décision de Sophie Calle est immédiate, et parfaitement logique dans son univers : elle va le suivre.

Ce qui se passe ensuite est un des gestes les plus radicaux de la photographie contemporaine. Sophie Calle débarque à Venise sans savoir où dort Henri B. Elle appelle tous les hôtels de la ville, un par un. Elle se rend au commissariat. Elle enrôle des amis d’amis vénitiens. Elle suit d’autres inconnus, au hasard, en espérant qu’ils la mèneront à lui. Elle se déguise — perruque blonde, lunettes noires — et arpente le labyrinthe des ruelles, appareil photo en bandoulière. Treize jours de filature. Treize jours à photographier le dos d’un homme qui ne sait pas qu’il est suivi.

Les images de Suite Vénitienne ne sont pas de « belles » photographies au sens classique. Elles sont banales, frontales, presque maladroites. Un dos qui s’éloigne dans une ruelle. Une silhouette floue derrière une colonne. Un homme et une femme — la femme d’Henri B., qui l’accompagne — photographiés de loin, comme des cibles. Ces images ne valent pas par leur composition ou leur lumière. Elles valent par ce qu’elles trahissent : le désir de voir sans être vue, l’obsession de savoir ce que fait l’autre quand on n’est pas là. Sophie Calle n’est pas une photographe au sens où Cartier-Bresson l’était. Elle est une voleuse d’images. Une cambrioleuse du quotidien.

Et puis il y a le texte. Suite Vénitienne n’est pas un livre de photographies. C’est un journal intime illustré. Les mots de Sophie Calle — précis, cliniques, traversés d’éclairs d’émotion — font plus que légender les images : ils les transforment. Quand Henri B. finit par la repérer et l’affronte, il lui dit que ce sont ses yeux, démasqués un instant, qui l’ont trahie. Sophie Calle note la scène avec un détachement qui rend la lecture insoutenable. Baudrillard, qui signera la postface du livre en 1983, ne s’y trompe pas : « Ce ne sont pas des instantanés souvenirs d’une présence, mais les clichés d’une absence. »

Je crois que c’est cette phrase qui m’a fait comprendre pourquoi Sophie Calle me bouleverse autant. Elle photographie ce qui n’est pas là. Le désir est une absence. L’amour, quand il n’est pas réciproque, est une absence. La rue sans l’inconnu qu’on cherche est une absence. Et c’est cette absence que Sophie Calle cadre, avec une précision de sniper. La photographie contemporaine a rarement été aussi impudique, aussi risquée, aussi vivante.

Henri B. ne saura jamais qu’il est devenu une œuvre d’art. C’est peut-être ça, le plus beau : Sophie Calle a transformé un homme ordinaire en personnage de roman sans qu’il ait rien demandé. La photographie ne capture pas la réalité, elle la crée. Suite Vénitienne en est la preuve éclatante.