Stephen Shore — Beverly Boulevard et La Brea Avenue, 1975 : la photographie contemporaine au carrefour du quotidien
Je me souviens de la première fois que cette image s’est imposée à moi. J’étais dans une bibliothèque de pas grand-chose, un dimanche après-midi où le soleil tapait sur la baie vitrée. J’avais ouvert Uncommon Places à une page au hasard, et j’ai vu ce ciel. Ce ciel bleu sans nuage, presque moitié du cadre, qui dominait une station-service Chevron et des voitures garées comme par accident. Je me suis dit : mais c’est juste un carrefour. Et c’est précisément pour ça que je n’ai pas pu tourner la page.
Stephen Shore ne photographie pas Los Angeles comme un touriste. Il ne cherche pas le Hollywood Sign, pas les plages de Venice, pas les palmiers de carte postale. Il se plante à l’angle de Beverly Boulevard et La Brea Avenue, le 21 juin 1975, et il regarde. Vraiment regarde. Le genre de regard qui fait que le banal devient presque violent, que ce que tout le monde passe sans voir se met soudain à émettre une lumière propre. C’est là, à ce carrefour de rien, que j’ai compris que la photographie contemporaine pouvait tenir la route toute seule, sans sujet spectaculaire pour se justifier.
Le premier détail qui me frappe, c’est le panneau de rue : Beverly Bl 7000 W. Blanc, utilitaire, sans emphase. Il pourrait être n’importe où, et c’est peut-être ça qui me touche. Juste en dessous, dans le premier plan, la station Chevron déploie son auvent et ses pompes avec ce logo rouge et bleu qui a déjà l’air d’un vieux souvenir. Derrière, on devine le panneau Standard, bleu, et plus loin le panneau Gulf, blanc et orange, comme si les marques d’essence s’étaient donné rendez-vous pour une photo de classe. Et puis il y a les prix, affichés en chiffres ronds : des valeurs qui ne veulent plus rien dire aujourd’hui, mais qui, en 1975, sentaient encore l’essence au gallon, la peur du réservoir vide, et cette Amérique qui roulait en plein doute sans jamais s’arrêter.
À gauche, une voiture jaune vive semble attendre quelque chose. Au centre, un break à panneaux de bois trône comme un personnage principal, les portières closes, personne dedans. D’autres berlines des années 1970 s’alignent, fatiguées, sans poser. Le feu de circulation est vert, mais personne ne bouge. C’est cela qui me rend cette image presque surnaturelle : il n’y a pas un seul être humain visible. Pourtant, tout parle des hommes. Les voitures, les enseignes, le bitume, l’essence, le McDonald’s dont on aperçoit les arches dorées au loin sur la gauche — tout est signe d’une vie qui vient de passer, ou qui va passer, mais qui n’est pas là, pas maintenant.
Shore a utilisé une chambre 8x10, cette machine lente et exigeante qui oblige à poser le trépied, à baisser la tête sous la chambre noire, à attendre. On dirait presque de la provocation : photographier l’insignifiance avec un outil de précision monumentale. Le résultat est un tirage chromogénique où les couleurs ne crient pas, où elles tiennent juste, comme une voix calme qui sait qu’elle aura la parole longtemps. Cette image fera partie d’Uncommon Places, cette série où la couleur arrête de jouer les figurantes et prend enfin la parole.
Je pense aussi au nom de cette avenue. La Brea. Les puits de bitume qui ont piégé des mammouths il y a des milliers d’années, à quelques rues d’ici. Quand je regarde cette station-service au coin de La Brea Avenue, je ne vois pas seulement une infrastructure. Je vois le même noir qui revient : le bitume ancien, l’essence moderne, cette même matière qui attire et qui retient. Shore ne le dit pas. Il le montre par la simple présence des choses, et c’est plus fort que n’importe quel discours.
L’architecture, elle aussi, me parle. Des bâtiments bas, commerciaux, californiens, sans hauteur ni ambition héroïque. Des façades qui survivent au soleil, des enseignes qui ont fait leur temps, des toits plats qui semblent attendre le prochain tremblement de terre. Rien de pittoresque, rien de misérabiliste. Juste la forme brute d’une ville qui s’étale plutôt qu’elle ne s’élève. C’est peut-être ça, le génie de Shore : il ne condamne pas le kitsch. Il ne le célèbre pas non plus. Il le laisse être, dans toute sa présence égalitaire, et c’est cette égalité du regard qui me bouleverse.
Il y a dans cette image une tension entre le vide et l’occupation. Le cadre est plein : enseignes, voitures, ciel, route, signalisation. Et pourtant, il y a une absence humaine qui crée une sorte de silence. Ce n’est pas le silence mélancolique d’un lieu abandonné. C’est le silence lumineux d’un lieu en attente, comme si la vie avait fait une pause pour que Shore puisse la photographier. C’est cette qualité du temps suspendu qui me fait oublier la question : est-ce de l’art ou du document ? Ce n’est qu’un regard posé.
Quand je referme le livre, je sors dans la rue. Je regarde les stations-service, les enseignes, les carrefours. Ils me semblent un peu différents. Pas plus beaux. Pas plus tristes. Juste plus là. Comme si quelqu’un les avait vraiment regardés, une fois. Et comme si, maintenant, je n’avais plus le droit de passer sans voir. C’est peut-être ça, au fond, que la photographie contemporaine me demande : non pas de rendre le monde spectaculaire, mais de me rendre présent à lui. Retrouvez toutes nos analyses sur la page d’accueil de Dans l’œil du Photographe.