Todd Hido — House Hunting #7589 : quand la lumière domestique devient mélancolie

Je conduisais sur une nationale, entre deux villes dont j’ai oublié les noms, quand j’ai vu pour la première fois une maison de Todd Hido. C’était sur l’écran d’un téléphone, dans le parking d’une station-service, et je ne sais pas pourquoi j’ai cliqué. Une banlieue la nuit, une fenêtre jaune, un garage fermé, un ciel qui n’était ni vraiment noir ni vraiment gris. J’ai senti quelque chose de familier et d’inquiet à la fois. Comme quand on rentre chez soi en pleine nuit et qu’on découvre que la lumière du salon a été laissée allumée par quelqu’un qui n’est plus là.

Hido a commencé House Hunting au milieu des années 1990. L’idée est simple à énoncer : conduire la nuit dans les banlieues de San Francisco, repérer des maisons ordinaires, et les photographier à la lueur de leur propre éclairage. Mais la simplicité du programme cache la difficulté du regard. Il ne s’agit pas de montrer la banlieue américaine comme on la montre d’habitude — ni critique sociale, ni esthétique du kitsch, ni nostalgie du rêve californien. Hido cherche autre chose. Il cherche la trace de gens qui ne sont pas sur la photo. Des vies qui se déroulent derrière des rideaux, des disputes, des soupirs, des téléviseurs qui clignotent, des enfants endormis dans des lits trop petits.

La photo #7589 est caractéristique de cette manière. Une maison de plain-pied, probablement des années 1960, avec une façade basse et des lignes sans grâce. Deux fenêtres émettent une lumière chaude, jaune, presque humaine, tandis que le reste du bâtiment s’enfonce dans le bleu-noir du soir. On ne voit personne. Pas de voiture, pas de vélo, pas de chat sur le perron. Et pourtant l’absence est bruyante. C’est une photographie habitée par ce qu’elle refuse de montrer. C’est ça qui me fascine chez Hido : il ne photographie pas des maisons, il photographie des présences invisibles.

Quand je regarde cette image, je pense à toutes les nuits où j’ai pris ma voiture pour fuir un appartement trop silencieux. Je pense à ces routes sans trottoir, ces lampadaires qui font trembler les buissons, ces fenêtres derrière lesquelles quelqu’un regarde la télé en pyjama. La photographie contemporaine a souvent peur de la banalité. Elle préfère l’excitation, le spectaculaire, le politique bien identifié. Hido, lui, ose la zone grise. Il reste devant une maison sans histoire jusqu’à ce qu’elle devienne un portrait.

Techniquement, l’image est presque toujours prise depuis sa voiture — ou du moins avec cette sensibilité de quelqu’un qui observe depuis la route. La focale est plutôt longue, le cadrage centré, la perspective à peine déformée. Rien ne cherche à épater. Le numérique n’y est pas pour grand-chose ; Hido travaille sur film, tire lui-même ses épreuves, peaufine les noirs et les gris jusqu’à ce que l’image devienne un objet tactile. On sent le grain, la lenteur du scanner, la patience du tirage. Ce n’est pas une image prise, c’est une image cherchée.

Je me souviens d’une discussion avec un ami photographe qui trouvait Hido “trop triste”. Il disait : “Ce n’est pas de la photographie, c’est de la bande-son visuelle de film américain d’auteur.” J’ai répondu que c’était peut-être vrai, mais que c’était précisément le point. La banlieue américaine est déjà une image avant d’être un lieu. Elle a été filmée, photographiée, rêvée pendant des décennies. Hido ne cherche pas à déconstruire ce rêve. Il le regarde à travers le pare-brise, avec le mélange de désir et de solitude qu’on éprouve quand on traverse quelque chose qui n’est pas le sien.

Il y a dans House Hunting #7589 une question qui me hante : qui habite là ? Pas au sens biographique du terme. Je ne veux pas connaître le nom des propriétaires, leur métier, leur histoire de famille. Je veux savoir comment ils vivent avec cette lumière. Est-ce qu’ils laissent la lampe du salon allumée pour le chien ? Est-ce qu’ils attendent quelqu’un ? Est-ce qu’ils ont peur du noir, tout simplement ? La photographie de Hido fonctionne parce qu’elle laisse ces questions ouvertes. Elle ne ferme pas le sens. Elle l’ouvre.

On a souvent comparé Hido à Stephen Shore ou à William Eggleston pour son intérêt pour le banal américain. Mais Hido est plus nocturne, plus hésitant, moins ironique. Eggleston trouve la beauté dans un congélateur rouge ou une chaise en plastique. Hido trouve la mélancolie dans une lumière qui ne dure pas. Il est plus proche, finalement, de certains cinéastes — Todd Haynes, David Lynch — que de la tradition documentaire pure. Son œuvre est une géographie de l’âme américaine, non pas celle des cartes, mais celle des nuits.

Quand j’essaie de photographier des lieux la nuit, je repense à Hido. Je repense à la patience qu’il faut pour trouver la bonne maison, le bon moment, la bonne lumière. Pas la lumière spectaculaire, celle du coucher de soleil ou des néons. La lumière pauvre, humble, domestique. Celle qui dit : ici, quelqu’un vit, ou a vécu, ou va vivre. Et c’est peut-être ça, au fond, que la photographie contemporaine fait de mieux : transformer ce que l’on aurait pu juger sans intérêt en un miroir de nos propres vies.

La maison de #7589 ne me dit pas qui elle est. Elle me dit qui je suis quand je la regarde. Solitaire, un peu perdu, en transit, fasciné par la chaleur d’une fenêtre dans la nuit. Et c’est assez.