William Klein — Gun 1, New York, 1955

Je me souviens de la première fois que j’ai vu cette image. C’était dans une librairie du Marais, un après-midi pluvieux de novembre. Le livre était posé sur un présentoir en bois, Life is Good & Good for You in New York, édition originale de 1956. J’ai tourné les pages, et là, soudain, cette photo m’a arrêté. Ce n’était pas la plus célèbre du livre — pas la Cadillac sur Broadway, pas le Candy Store d’Amsterdam Avenue. C’était un gamin, dans une rue de New York, qui pointait un pistolet sur l’objectif. Et pourtant, je n’ai pas pu détourner les yeux.

William Klein — né à New York en 1928, dans une famille juive du Upper West Side — est arrivé à Paris en 1948. Il voulait être peintre. Il a étudié à la Sorbonne, travaillé dans l’atelier de Fernand Léger, fréquenté Ellsworth Kelly et Jack Youngerman. Il est devenu autre chose. Quelque chose que personne n’avait encore vraiment inventé : un photographe célèbre qui ne photographiait pas les monuments, pas les vedettes, pas les beaux quartiers. Il photographiait la rage. La vraie rage. Celle qui sent le tabac froid, le vin bon marché, la sueur des gosses qui jouent à être des gangsters dans les rues de Harlem.

Upper Broadway, dans les années 1950, c’était le royaume des gamins de la rue. Des endroits où l’on payait quelques cents pour un soda, où les journaux racontaient des histoires de gangsters, où les enfants des immeubles délabrés jouaient à être des hors-la-loi. Klein y passait des journées entières. Il ne buvait pas beaucoup — il avait besoin de ses mains sûres pour manier le gros appareil à plaques de verre qu’il traînait partout. Mais il était là. Il appartenait à ces rues.

Dans Gun 1, ce qui frappe d’abord, c’est le regard. Pas le regard doux des portraits de studio, pas le regard crâneur des reporters. Un regard qui vient d’en bas, d’un gamin qui a appris trop tôt que le monde n’est pas fait pour lui. Il coupe le visage en deux. Il crée des ombres profondes sous les pommettes, sous la mâchoire. Il transforme cet enfant ordinaire — un gamin en chemise trop grande, avec une casquette qui pend, un type au fond qui semble avoir oublié pourquoi il est là — en figure de théâtre. Klein ne prenait pas des portraits. Il prenait des menaces.

Et puis il y a le pistolet. On le devine, devant le groupe. Ou peut-être qu’il est devant, qu’on voit le reflet d’un reflet — avec Klein, on n’est jamais tout à fait sûr de ce qui est réel et ce qui est double. Ce pistolet, c’est le truc du peintre qu’il aurait voulu être. Il démultiplie l’espace, il crée des profondeurs là où il n’y en a pas. La rue d’Upper Broadway était petite, étouffante, surexploitée. Dans la photo, elle devient un univers.

Je regarde encore cette image, aujourd’hui, sur mon écran d’ordinateur, et je me demande ce que ce gamin est devenu. L’enfant au centre, celui qui pointe — pas un vrai sourire, un sourire de fatigue, de trop de cigarettes, de trop de java — est-il mort à Auschwitz ? Le type à gauche, avec sa casquette et son regard ailleurs, a-t-il survécu à la guerre ? Klein lui-même a failli ne pas survivre. En 1944, il a caché ses négatifs dans le sous-sol d’un immeuble du XIVe. Il a caché aussi des amis juifs. Il a attendu. Il a photographié Picasso, Matisse, Prévert. Mais c’est pour ces journées d’Upper Broadway qu’on se souvient de lui.

Henry Miller l’appelait « l’œil de New York ». Pas l’œil officiel, pas l’œil du guide Michelin. L’œil qui voit dans le noir. L’œil qui sait que la beauté n’est pas dans les choses bien rangées, mais dans le chaos des corps qui se heurtent, des rires qui éclatent trop fort, des silences qui durent trop longtemps. Quand Klein disait : « La photographie ne montre pas les choses, elle les suggère », il ne parlait pas de technique. Il parlait de cette sensation que l’on a, devant cette photo, de pénétrer quelque chose qu’on n’aurait pas dû voir.

J’ai essayé, une fois, de photographier un gamin dans la rue moderne. C’était à Paris, il y a deux ans, dans une salle du XIe arrondissement qui essayait de recréer l’ambiance des années 50. J’avais un Fuji X-T3, un 23mm f/1.4, tout le kit. Je n’ai pas réussi. Les images étaient propres, bien exposées, nettes. Et mortes. Parce que je n’appartenais pas à ce monde. Parce que je n’étais pas Klein, ce New-Yorkais étranger qui avait compris, mieux que les New-Yorkais eux-mêmes, que la rue de cette ville était un théâtre où tout le monde joue un rôle — et où personne ne sait le sien.

Gun 1 n’est pas qu’une photo. C’est une porte. Une porte qui s’ouvre sur une rue enfumée, sur une musique qu’on n’entend plus, sur des gosses qui jouaient comme s’ils n’avaient rien à perdre. Et quand on la referme — quand on détourne les yeux de cette image — on emporte quelque chose. Une odeur de tabac. Une mélodie d’accordéon. Et la certitude, soudaine, que la photographie n’est pas faite pour montrer le monde tel qu’il est. Elle est faite pour le rendre étrange. Pour le rendre vrai.